Le sable continental s'est imposé comme matériau primordial de construction depuis 2008 suite à l'interdiction de prélèvement du sable marin afin de stopper l'érosion côtière et préserver les plages. Dès lors, l'activité de dragage de sable dans les zones humides, les lacs et les fleuves du sud du pays s'est développée. Des opérateurs économiques se ruent de jour en jour vers ce secteur pourvoyeur de devises pour les promoteurs et l'Etat mais qui perturbe dangereusement la survie des populations.  

 Tout sur le processus d'obtention de l'agrément

De l'identification du site à l'autorisation d'exploitation, en passant par les consultations locales et l'évaluation environnementale, l'exploitation du sable par dragage est soumise à plusieurs formalités administratives et techniques. Dans le Grand Nokoué, cette activité fait par ailleurs l'objet dune réforme annoncée par le Gouvernement. Des recoupements de notre Rédaction font état dun parcours en neuf principales étapes.   Tout commence par l'identification d'un site susceptible d'accueillir l'activité de dragage.

Cette première étape n'est cependant pas uniquement technique. Le projet doit être présenté aux acteurs locaux, notamment aux autorités coutumières, aux sages et notables, aux populations riveraines ainsi qu'aux organisations de femmes et de jeunes. Selon nos sources, des séances de concertation sont organisées avec ces différents acteurs et donnent lieu à des procès-verbaux. Cette phase traduit une réalité essentielle de l'exploitation des ressources naturelles: l'accès administratif à un site ne dispense pas de prendre en compte les communautés directement concernées.  Après les concertations locales vient la délimitation du site. Nos sources indiquent que cette opération doit être réalisée par un cabinet d'expert géomètre, avec l'accord et sous la supervision des populations concernées. Cette délimitation permet notamment de préciser l'espace concerné par le projet et de disposer d'une base technique pour les démarches administratives ultérieures. Le promoteur doit ensuite saisir l'administration communale territorialement compétente. Le dossier présenté comprend notamment le plan de la zone et le procès-verbal des séances de concertation avec les populations. Une enquête de terrain est ensuite menée conjointement par les services techniques et domaniaux de la mairie. Après avis favorable de la Commission environnementale de la Mairie, le maire délivre, selon le processus qui nous a été décrit, un Certificat d'Occupation de Site (COS). Cette étape ne doit toutefois pas être confondue avec l'autorisation minière d'exploiter.

Elle constitue une étape administrative liée à l'occupation du site. Par la suite, le promoteur doit s'adresser aux services compétents du secteur minier pour obtenir une attestation de disponibilité du site. Cette attestation permet notamment de vérifier que le périmètre n'est pas situé dans l'emprise d'un projet de l'État et qu'il ne fait pas l'objet d'une protection particulière. Cette vérification est particulièrement importante pour les espaces lagunaires, où plusieurs usages peuvent se superposer : pêche, navigation, conservation des écosystèmes, infrastructures publiques et activités économiques. Aussi elle permet d'anticiper sur les cas de chevauchement entre plusieurs promoteurs. Par ailleurs, le projet doit faire l'objet des études environnementales requises. 

L'Agence béninoise pour l'Environnement rappelle que l'évaluation environnementale permet d'identifier les effets qu'un projet peut avoir sur son environnement et son milieu d'insertion. Les projets sont catégorisés en fonction de leurs risques et impacts, et les projets susceptibles de modifier significativement l'environnement ou implantés dans un milieu sensible doivent faire l'objet des procédures environnementales appropriées. L'EIES doit notamment permettre d'identifier les impacts du projet et de prévoir les mesures permettant de les éviter, les réduire ou, lorsque cela est nécessaire, de les compenser. L'ABE, l'Agence Béninoise pour l'Environnement précise également que le dossier de demande de Certificat de Conformité Environnementale et Sociale peut comprendre le rapport d'EIES, le Plan de Gestion Environnementale et Sociale (PGES), et, le cas échéant, un Plan d'Action de Réinstallation ou un plan de restauration des sites. Après l'évaluation environnementale le Certificat de Conformité Environnementale et Sociale (CCES) est délivré au promoteur. L'Agence le définit comme une attestation confirmant la faisabilité environnementale et sociale du projet. Une fois les différentes pièces constituées, le promoteur se tourne vers l'administration des finances et des mines pour la procédure d'autorisation ou d'agrément correspondant à l'exploitation envisagée. 

L'agrément obtenu à l'issue de examen du dossier a une validité générale de cinq ans renouvelables. Une fois l'agrément obtenu, l'entreprise prend les dispositions pour s'installer. Elle doit tenir et respecter un cahier des charges qui lui est donné par l'administration et est astreinte à plusieurs obligations dont : le respect de l'environnement, la réalisation des œuvres socio communautaires au profit des communautés. Ces œuvres comprennent souvent : la construction de salles, d'abris polyvalents, de centre de loisirs, de routes et du soutien aux populations en cas de besoin. Elle doit également payer de redevances minières, la taxe de développement local (TDL) à la mairie et tous les autres frais communs aux entreprises. Mais une réforme dans le secteur est annoncée Elle prévoit notamment une cartographie précise des zones de dragage ; la délimitation des sites potentiels et l'évaluation des réserves de sable ; la définition d\'une politique de concession ; un meilleur suivi économique, environnemental et administratif ; la restauration et le réaménagement des carrières après exploitation ; l'obligation pour les concessionnaires de disposer du matériel et des ressources humaines nécessaires ; la mise en place de mécanismes de suivi et de contrôle du chargement et du transport du sable. 

Les défis environnementaux et sociaux

Les premiers impacts environnementaux de l'activité de dragage de sable sont relatifs aux écosystèmes aquatiques et la biodiversité. Ils sont fortement menacés par le prélèvement intensif de sable en zone fluvio-lagunaire. Certaines espèces végétales comme les mangroves subissent les effets de cette activité.  Selon une étude réalisée en 2025 par des chercheurs du Laboratoire de Cartographie, de Télédétection et des SIG (LaCarto), logé au sein du Département de Géographie et Aménagement du Territoire, de lUniversité dAbomey-Calavi, l'exploitation du sable entraîne des conséquences importantes sur les ressources biologiques et léquilibre écologique dun milieu, notamment dans les zones humides d'importance internationale. Les résultats montrent que l'extraction du sable affecte plusieurs composantes écologiques, notamment la végétation, leau, la faune et le sol.  

À Togbin, dans l'arrondissement de Godomey, commune dAbomey Calavi, l'étude révèle que cette activité a entraîné la destruction du couvert végétal (95 %), en particulier la prairie herbeuse et la mangrove, la pollution du plan deau lagunaire (32 %), la diminution des ressources halieutiques (92 %), de la faune aviaire (42 %), des mammifères et reptiles (81 %), l\'érosion du sol (58 %), ainsi que l'apparition de nouvelles espèces végétales (5 %) et animales (7 %).

Au plan social, les activités des communautés locales notamment la pêche et la production de sel par les femmes sont perturbées selon plusieurs constats. Au mois d'août 2026, une manifestation des populations d'Avlékété dans la commune de Ouidah a révélé les impacts des activités de dragage sur leur quotidien. 

A Cococodji, Dèkoungbé et autres, la proximité des sites de dragage avec les habitations pose un problème de sécurité avec des risques deffondrement des maisons. Dans la commune de Sèmè Podji, ce sont des terres agricoles qui sont arrachées ou acquises à des montants dérisoires au motif que les basfonds appartiennent à l'Etat donnant un coup à la survie des populations. Des plantations de cannes à sucre et de cocotiers, des champs de piment et de tomate sont détruits et des activités de pisciculture mises en berne du fait de l'activité de dragage notamment dans le village de Gbato Adanmè. Toute contestation est fortement réprimée. On apprend que des personnes sont recherchées pour avoir organisé des manifestations contre l'installation de site de dragage préjudiciable aux intérêts des populations. Et pourtant elles disent ne pas avoir été consultées avant le démarrage des activités comme prévoient les textes. 

Ces faits confirment les résultats de la mission de réorganisation institutionnelle, technique et financière de la filière d'exploitation de sable par dragage dans le Grand Nokoué (communes d\'Abomey-Calavi, Cotonou, Ouidah, Porto-Novo et Sèmè-Podji) conduite par le gouvernement en 2024. Cette mission a révélé entre autre la cohabitation difficile entre les sociétés de dragage et les populations riveraines des zones impactées, la perception incontrôlée de la fiscalité de même que le non-respect des dispositions des plans de gestion environnementale et sociale. Tout ceci constitue les principales causes qui rendent l'activité nuisible pour les populations riveraines, destructrice de l'environnement et non profitable pour l'Etat et les communes, selon le relevé du Conseil des Ministres en date du 28 février 2024.

Poches et nids de corruption

Le secteur de dragage de sable est un véritable réseau dans lequel bonnes pratiques, faux et usage de faux et faits de corruption se côtoient à plusieurs niveaux. De l'attribution de site à l'obtention de l'agrément, des pratiques peu orthodoxes sont enregistrées.

Tout démarre souvent dans le cadre des séances sociocommunautaires d'acceptation du projet avec les populations des zones identifiées par les promoteurs. Des pots de vin sont versés aux résistants et les plus têtus reçoivent des menaces. Pire, parfois, les procès-verbaux de séances sont truqués et tronqués avec des signataires non résidants dans la localité.  Une autre étape est celle relative à l'obtention du certificat doccupation de site impliquant les autorités communales. Ici, tout ne se passe pas normalement dans tous les dossiers. Et pourtant, c'est une étape cruciale relative à la disponibilité du site et visant aussi la confirmation des discussions avec les populations qui auraient marqué leur accord et la vérification de conflits domaniaux éventuels. C'est ici que la formule célèbre de l'appartenance des basfonds à l'État est utilisée pour spolier certains propriétaires terriens et les déposséder de leur bien. Sous fond de corruption, des superficies monstrueuses sont même accordées aux promoteurs en violation de la réglementation. Le marchandage s'installe surtout quand plusieurs promoteurs convoitent le même site. C'est d'ailleurs le plus offrant et disposant de plus de relationnel qui l'emporte. 

Au niveau des structures de délivrance de l'agrément, notamment le Ministère des Mines, les réseaux d'influence ne manquent pas, comme le certifient nos informateurs. A la complexité des procédures s'ajouterait les sollicitations financières informelles. Des promoteurs du secteur rapportent que, lors de certaines démarches administratives et contrôles, des agents publics leur réclameraient des « enveloppes » pour faciliter le traitement des dossiers, accélérer certaines étapes ou éviter des blocages. Même si les preuves probantes ne sont pas fournies, il est quand même difficile d'affirmer que tout se passe dans les règles de l'art car généralement on se demande comment certains promoteurs obtiennent des agréments avec des dossiers comportant plusieurs insuffisances ou suscitant des remous au sein de la population.  Récemment, après une visite de site conflictuel à Ouidah, la commission a recommandé une vérification approfondie de la situation administrative et technique du site, notamment en ce qui concerne les autorisations et documents requis pour l'exploitation et des contrôles techniques complémentaires par les services compétents afin de vérifier les différents aspects liés à l'exploitation. C'est dire que parfois, des erreurs d'appréciation ou des situations de favoritisme ou de corruption peuvent se glisser. On apprend aussi que de plus en plus, les superficies attribuées suscitent assez d'interrogations.

Par ailleurs, les nids de corruptions subsistent aussi au niveau des contrôles périodiques de respects de cahiers de charges. Plusieurs entreprises ne respectent pas les limites en matière de profondeurs et d'espaces réservés à leurs activités. Même si les contrôles révèlent parfois ces anomalies, les rapports sont souvent tronqués contre des espèces sonnantes. 

En définitive, il convient de dire que l'activité d'extraction de sable lagunaire est utile dans le domaine de construction mais mérite une attention particulière de la part du gouvernement. Dans un secteur aussi stratégique que sensible, la lutte contre les pratiques corruptives devrait être considérée comme une condition de bonne gouvernance, au même titre que la protection de l'environnement, le respect des normes techniques et la prise en compte de la survie des populations. 

Jean Paul IBIKOUNLE et Adégoké RADJI

Crédit photo: La Nation