C'est son stature de grand homme de culture et de chercheur chevronnée qui ont fait de lui l'intervenant idéal pour inaugurer la 5e édition de la fête identitaire Odé Ibilè, sous le thème central : « Savè, Terre d'histoires, de cultures, d'opportunités et d'avenir ».
Une trajectoire singulière entre géographie, économie, histoire, politique et pensée endogène
Le professeur John O. Igué a gravi méthodiquement tous les échelons de la connaissance. Professeur de géographie à l'Université nationale du Bénin devenue Université d'Abomey-Calavi (UAC), il fut le tout premier enseignant de la Faculté des Lettres, Arts et Sciences Humaines (Flash) de l'Université du Dahomey, une époque où construire l'université d'après les indépendances relevait d'une véritable entreprise de refondation nationale.
Mais le professeur Igue n'est pas un universitaire confiné aux tours d'ivoire. Il a accepté de mettre son expertise au service de l'action publique, devenant Ministre de l'Industrie et des Petites et Moyennes Entreprises sous le gouvernement du Président Mathieu Kérékou. Cette double compétence — scientifique et politique — l'a ensuite mené vers des fonctions internationales, notamment comme conseiller au club du Sahel et de l'Afrique de l'Ouest de l'OCDE à Paris. Une carrière aux multiples facettes qui lui a permis d'embrasser les problématiques du développement sous tous leurs angles : local, national et international.
Chercheur avant tout, il est passionné par la géographie économique mais aussi par l'histoire de la civilisation yoruba, l'économie informelle et la place de l'Afrique dans la mondialisation.
LARES, l'œuvre d'une vie : transmettre et innover
En 1990, alors que le Bénin amorçait son renouveau démocratique, le professeur Igue fondait le Laboratoire d'Analyse Régionale et d'Expertise Sociale (LARES), un think tank indépendant basé à Cotonou. L'objectif affiché était alors de contribuer à une meilleure connaissance des dynamiques régionales sur les plans social, politique et économique en Afrique de l'Ouest et du Centre. Mais derrière cet intitulé académique se cache une ambition bien plus profonde qui est de former la relève, professionnaliser les acteurs de terrain et promouvoir un « développement participatif équilibré et durable ».
Sous son leadership, le LARES ne se contente pas de produire des analyses. Il accompagne la structuration et la professionnalisation des acteurs à la base et contribue à l'opérationnalisation des politiques sectorielles.
Le développement endogène : un combat de toujours
Dès 1993, dans une publication fondatrice intitulée « Échanges et espaces de développement : cas de l'Afrique », le professeur Igue martelait déjà que « l'Afrique ne saurait se développer en copiant servilement des modèles extérieurs : elle doit puiser dans ses propres ressources — sociales, culturelles, spatiales — pour inventer sa voie ».
Cette conviction traverse toute son œuvre, comme en témoignent ses nombreux ouvrages : « Les villes précoloniales d'Afrique noire » (Karthala, 2008), « L'Afrique de l'Ouest, entre espace, pouvoir et société » (2006), ou encore « Les activités du secteur informel au Bénin » (2019). Dans « Les Yoruba en Afrique de l'ouest francophone : 1910-1980 » (Présence Africaine, 2003), il explore la manière dont les diasporas yoruba façonnent les pays d'accueil sur les plans culturel et économique. Cette réflexion n'est pas sans écho avec la diaspora shabè aujourd'hui massivement présente dans la programmation d'Odé Ibilè.
Retour aux sources : Savè, la mémoire d'un fils
Ce qui frappe chez le professeur Igue, c'est que son parcours international et sa haute stature intellectuelle ne l'ont jamais éloigné de sa région natale. Savè occupe dans son œuvre et dans sa vie une place à part. Il est l'auteur, avec Laurent Afouda, d'un ouvrage sur « Le temple méthodiste Salem de Savè : la vie d'une communauté protestante au Bénin ». Ce travail de mémoire sur un lieu de culte emblématique de la ville témoigne de son attachement à préserver les traces historiques du pays shabè.
Dernièrement, avec le Professeur Yvette Onibon Doubogan et le Dr Moïse Chabi, il a également co-écrit « Ṣábẹ́-Ìdàdú : Sabé-Idadu : une ancienne cité du Moyen-Bénin », une monographie exceptionnelle de Idadu, la capitale du Royaume Tchabè créée aux environs des IXe et Xe siècles.
Le choix de confier au professeur Igue la conférence inaugurale de la 5e édition d'Odé Ibilè relève ainsi d'une logique implacable. Qui mieux que ce natif de Savè, géographe de renom international et théoricien du développement endogène, pour décliner le thème central de la manifestation ? Dans la salle de réunion de la Mairie de Savè, le 5 juin 2026, il a donc pris la parole pour livrer sa vision : « Savè, Terre d'histoires, de cultures, d'opportunités et d'avenir ». Cette conférence fut l'un des temps forts de cette édition.
Lorsqu'il monta à la tribune de la conférence inaugurale, le 5 juin 2026, le professeur Igue n'a pas parlé en étranger devant ses hôtes. Il s'est adressé à ses frères shabè dans le lien sacré de Daïbi, à la diaspora revenue, aux jeunes qui cherchent des modèles, et aux décideurs qui ont la lourde tâche de construire l'avenir. Il leur a livré une vérité simple mais exigeante : le développement durable ne se décrète pas, il se construit de l'intérieur, à partir des ressources et des intelligences locales.
Samse-Deen RADJI
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